L’esprit de l’argent

Je reviens de l’Afrique du Sud, de Cape Town, pour une conférence très intéressante sur l’utilisation et la puissance de l’argent. Nous venons de coudoyer en passant un certain préjugé fort répandu, qui attribue à l’argent une puissance magique. Rapprochés ainsi d’un terrain brûlant, nous ne l’éviterons pas; mais nous allons y poser le pied, persuadés qu’il y a sur ce point plusieurs vérités à dire. Elles ne sont point neuves, mais elles sont si oubliées! Je ne vois aucun moyen de nous passer de l’argent. Tout ce qu’ont pu faire jusqu’à ce jour certains théoriciens ou législateurs qui l’accusent de tous les maux, c’est d’en changer le nom ou la forme. Mais ils n’ont jamais pu se passer d’un signe représentatif de la valeur commerciale des choses. Vouloir supprimer l’argent est une tentative analogue à celle qui voudrait supprimer l’écriture. Il n’en est pas moins vrai que cette question de l’argent est très troublante. Elle forme un des éléments principaux de notre vie compliquée. Les difficultés économiques où nous nous débattons, les conventions sociales, tout l’agencement de la vie moderne ont porté l’argent à un rang si éminent qu’il n’est pas étonnant que l’imagination humaine lui attribue une sorte de royauté. Et c’est par ce côté que nous devons aborder le problème. Le terme d’argent a pour pendant celui de marchandise. S’il n’y avait point de marchandise l’argent n’existerait pas. Mais tant qu’il y aura de la marchandise il y aura de l’argent, peu importe sous quelle forme. La source de tous les abus dont l’argent est devenu le centre réside dans une confusion. On a confondu dans le terme et dans la notion de marchandise des objets qui n’ont aucun rapport ensemble. On a voulu donner une valeur vénale à des choses qui n’en peuvent ni doivent en avoir aucune. Les idées d’achat et de vente ont envahi des provinces où elles peuvent être à juste titre considérées comme des étrangères, des ennemies, des usurpatrices. Il est légitime que du blé, des pommes de terre, du vin, des étoffes soient à vendre et qu’on les achète. Il est parfaitement naturel que le labeur d’un homme lui procure des droits à la vie et qu’on lui remette en main une valeur qui représente ces droits. Mais ici déjà l’analogie cesse d’être complète. Le travail d’un homme n’est pas une marchandise au même titre qu’un sac de blé ou un quintal de charbon. Il entre dans ce travail des éléments qu’on ne peut évaluer en monnaie. Enfin, il est des choses qui ne sauraient s’acheter: le sommeil par exemple, la connaissance de l’avenir, le talent. Celui qui nous les offre en vente peut être considéré comme un fou ou un imposteur. Pourtant il y a des gens qui battent monnaie avec ces choses. Ils vendent ce qui ne leur appartient pas et leurs dupes paient des valeurs illusoires en monnaie véritable. De même, il y a des marchands de plaisir, des marchands d’amour, des marchands de miracles, des marchands de patriotisme, et ce titre de commerçant qui est si honorable quand il représente un homme faisant commerce de ce qui est en effet une denrée commerciale devient la pire flétrissure quand il s’agit des choses du cœur, de la religion, de la patrie. Pour en savoir plus, allez sur le site de l’organisateur de ce séminaire à Cape Town.

conférence cape town

Shanghai : le nouveau cap durable

Shanghai poursuit son entreprise de séduction sans la moindre concession. En particulier auprès des Français qui sont chaque jour plus nombreux à venir vivre dans la mégapole chinoise. Avec près de 1 500 sociétés membres de la chambre de commerce et 13 000 expatriés officiellement inscrits au consulat, la ville accueille ainsi la plus grosse communauté française en Chine, devant Pékin. Dans les faits, la présence hexagonale serait même plus proche des 20 000 personnes. Pourquoi cet attrait ? Parce que les Français ont pris conscience, d’ailleurs avec un peu de retard sur d’autres pays, que la ville concentre une grande partie des activités corporate en Chine et que ce marché représente un potentiel énorme. « Un grand nombre de petites et moyennes entreprises savent que s’installer à Shanghai signifie éviter de péricliter en France », explique Matthieu Dumont, directeur adjoint de la chambre de commerce française à Shanghai.

Ce pari sur l’avenir rencontre la volonté de la mégapole d’entrer pleinement en concurrence avec ses rivales et presque voisines Hong Kong et Singapour pour peaufiner son attractivité. Premier pas vers cet objectif, une zone pilote de libre échange ouverte en octobre dernier pour tester, entre autres, la convertibilité du yuan et s’ancrer un peu plus en tant que place financière et commerciale. Même si, dans l’immédiat, les avantages fiscaux généralement associés aux zones franches n’y sont pas encore envisagés. Le revenu des entreprises y reste ainsi taxé à 25 %.

Longtemps montrée du doigt sous Mao pour ses libéralités et son regard un peu trop tourné vers l’Occident, Shanghai est entrée sans attendre dans le XXIe siècle. Galeries design, soif de consommer : le phare de l’économie chinoise affiche sans réserve sa nouvelle modernité.

Laboratoire libéral

Située à Pudong et développée sur une superficie de 29 km2, la « ZFS » – zone franche de Shanghai – sera bientôt la nouvelle façade de la Chine moderne. Ce projet porté par le Premier ministre Li Keqiang devrait favoriser des expérimentations et, partant, des réformes qui contribueront à une plus grande ouverture de l’économie. Sont attendus, entre autres, un possible assouplissement des restrictions internet, des réglementations sur les échanges commerciaux ou la possibilité d’établir des banques à capitaux strictement étrangers. Un avantage précieux puisqu’on recense à Shanghai plus de 1 000 institutions financières.

Restaurants haut de gamme et tailleurs chics : le luxe fait recette à Shanghai, où l’on vient de tout le pays faire son shopping. Louis Vuitton, Cartier, Prada et consorts se pressent sur l’avenue Huai Hai. Et Alfred Dunhill y partage avec Vacheron-Constantin une villa coloniale pleine de charme, donnant un petit air de Mayfair au sein de l’ancienne concession française. En son temps, Huai Hai Lu était baptisée avenue Joffre.

« Bien que la ville se situe dans une logique capitaliste et tout en développant son commerce à l’international, Shanghai privilégie de plus en plus l’expansion du marché local », poursuit Matthieu Dumont. Si la croissance du pays a d’abord été liée à l’export, aujourd’hui, le mouvement s’est clairement inversé. La Chine évolue, l’ancien « atelier du monde » se transforme et la production monte en gamme sous l’impulsion des classes moyenne et supérieure dont les salaires ne cessent d’augmenter. Ainsi la notion d’image de marque prend-elle le relais sur la rentabilité des coûts, alors que la production tend à se délocaliser vers les pays d’Asie du Sud-Est.

Dans cette optique de développement qualitatif, on mise aussi sur une autre richesse : la matière grise ! À Shanghai, où l’on compte déjà une soixantaine de centres de recherche et développement, le savoir a de l’avenir. Cercle vertueux, donc, puisque le développement des dépôts de brevets et de la notion de propriété intellectuelle rassure les investisseurs étrangers. Autant qu’elle les attire d’ailleurs.

Depuis l’Expo 2010, dont le thème était « une meilleure ville, une meilleure vie », Shanghai est entrée de plain-pied dans une phase charnière. Propulsée sur le devant de la scène internationale, la métropole s’est imposée comme une référence en Chine en matière d’infrastructures, de moyens de transports, mais aussi d’environnement. « Le principal problème environnemental de la Chine est celui de la pollution de l’air, d’abord à Pékin, mais aussi à Shanghai. D’ailleurs, la Chine entend réduire ses rejets de CO2 de 62 millions de tonnes d’ici 2015 », explique Sofiane Ouffa, conseiller export Infrastructures – Transports – Industries au sein d’Ubifrance Shanghai.

Éloigner la pollution

Capitale économique et ville ouverte sur le monde, Shanghai s’est fait la vitrine des avancées écologiques du pays. On y trouve notamment un bureau de protection de l’environnement qui exige des entreprises implantées dans la province qu’elles atteignent des standards très élevés, notamment un taux de retraitement des eaux de plus de 95 %. Par ailleurs, la municipalité applique une politique d’éloignement des entreprises polluantes – pétrochimie et chimie en particulier – en créant des parcs industriels dédiés. Parmi eux, le Shanghai Chemical Industry Park (SCIP), situé à une quarantaine de km sur un site isolé, est l’objet de contrôles stricts. Malgré tout, cela ne parvient pas à éradiquer les pics de pollution souvent intense.

Côté transports urbains, beaucoup d’efforts sont également entrepris par les autorités. Le métro, mis en service en 1993, n’a longtemps compté que quatre lignes. L’Expo 2010 a été l’occasion d’en ouvrir une dizaine de plus, et la ville prévoit de passer à 18 lignes d’ici 2020. Le but : désaturer le trafic automobile. Car, sous le poids de la croissance démographique et du pouvoir d’achat des ménages, le parc de voitures ne cesse de s’accroître. C’est pourquoi la municipalité promeut aujourd’hui l’utilisation de véhicules écologiques. Déjà, la plupart des deux roues en circulation sont non-polluants, la Chine étant le premier producteur mondial de scooters électriques. Autre initiative, une partie des bus à Shanghai sont équipés de « supercondensateurs », fonctionnant à l’électricité ou au gaz naturel.

L’usage des véhicules électriques est aussi encouragé au travers de subventions municipales. Alors que le coût d’une plaque d’immatriculation – la ville les met en vente pour contenir l’évolution du trafic – s’élève à 10 000 euros et parfois plus, les acquéreurs de voitures non polluants sont exemptés de ce tribut, en plus d’aides à l’achat. Les constructeurs, aussi, profitent de cette politique avec des subventions dans le domaine de la R&D sur l’hybride ou l’électrique. Plus globalement, et d’ici 2020, la Chine s’est donné pour but de faire circuler plus de 10 millions de véhicules innovants. « Sachant que la croissance chinoise a ralenti, passant de 10,3 % en 2010 à environ 7,5 % en 2013, la Chine comprend que son économie dépend aussi de ses efforts en termes de standards environnementaux. Pour continuer d’être attractive auprès des investisseurs étrangers, elle doit tenter de se mettre au niveau des pays occidentaux. Rien qu’en 2009, selon l’Académie chinoise de protection de l’environnement, la pollution a coûté au pays l’équivalent de 170 milliards d’euros. À méditer… », conclut Sofiane Ouffa.

Coworking durable

Cette montée de sève écologique se voit aujourd’hui relayée par de nombreux expatriés venant apporter à Shanghai leur savoir-faire. C’est le cas de Jason Inch, directeur canadien de LOHAUS – Loft of health and urban sustainability –, un espace de coworking ouvert en juin 2013 dans une vieille demeure de la Concession française. Le concept : réunir des travailleurs indépendants dans un espace studieux et écologique où créer des événements à mission sociale encourageant le développement durable. Le même objectif est poursuivi par Nitin Dani, qui a lancé en 2009 la filiale shanghaienne de Green Drinks. Cette organisation à but non lucratif a pour credo le développement d’une conscience verte à travers des événements éducatifs. « Alors qu’au début, la plupart de nos participants étaient étrangers, nous atteignons désormais la parité avec les locaux », se réjouit Nitin Dani.

En matière d’urbanisme, les projets eco-friendly s’épanouissent peu à peu. Une nécessité là aussi. Dès lors, après ses industries polluantes, c’est au tour des bâtiments de la ville d’être mis en observation, sous la houlette du Green Building Council. Alors que le pays ne compte actuellement que 1 % de bâtiments certifiés verts, il entend atteindre les 10 à 20 % d’ici 2020. À Pudong, le groupe L’Oréal a ouvert un centre de R&D certifié LEED Gold (Leadership in Energy and Environmental Design).

En matière d’architecture durable, le cas de Dongtan est éclairant sur un mouvement de fond, mais qui prend son temps. Située sur l’île de Chongming, dans le delta du Yang Tsé, il s’agit d’une « éco-city » sans aucune émission de CO2, une zone mixte, résidentielle, de travail et de loisirs. Mais ce qui aurait déjà dû commencer en 2010, pour l’exposition universelle, n’est encore qu’en phase d’élaboration… Pour l’instant, seul un village-vacances écologique, avec des maisons à basse intensité carbone, est opérationnel. À suivre, donc.

1- Ouvert en 2005 à Pudong, le Shanghai Oriental Art Center accueille les orchestres philarmoniques du monde entier. Une œuvre, comme l’aéroport de Shanghai Pudong ou le grand théâtre national de Pékin, de l’architecte français Paul Andreu. 3 — Nanjing Donglu, “la rue n° 1 de Chine”, illustre la soif de consommation qui saisit le pays. Un marché domestique immense qui suscite bien des ambitions2 et 4 — C’est à Shanghai qu’Einstein apprit son obtention du prix Nobel. Sa statue, exposée dans le district arty de Red Town, regarde l’évolution d’une ville qui mise sur la science et l’éducation pour préparer l’avenir. Dans cette zone créative également, le Sculpture Park revisite, dans un mode ludique, le thème des baigneuses.